Une société hétéroclite émerge de l’exposition Art d’Éco à la galerie Mile End

Publié le par Luc Renaud

Depuis plus de quatorze ans, de singuliers artistes comme Olga Maksimova fouillent les poubelles à la recherche des trésors jetés aux ordures par tout un chacun. Du 1 au 12 février 2012, sous le thème Adam et Ève, chacun ira d’une création originale cousue des fils d’or de son esprit. Il s’agira d’une rare exposition thématique puisque d’ordinaire AME-ART laisse pleine liberté aux artistes, comme ce fut le cas le 3 décembre 2011 à l’exposition Art d’Éco. Ce jour-là, nous y avons vu l’émergence d’une société hétéroclite.

L’artiste Michelle Bérubé vante le labeur de l’organisatrice de l’événement, qui a su se créer un noyau d’artistes fidèles, et qui a droit à une grande surprise chaque fois. L’émergence d’une idée peut nécessiter beaucoup de temps, nous expliquera celle qui aime raconter des histoires par le biais de ses œuvres.

Il faut croire que le défi est une fois de plus relevé puisque le vernissage de l’événement se méritera la présence du réseau CTV qui lui consacrera une bonne partie de son bulletin de nouvelles de 6h.

L’expression d’une société hétéroclite

Plusieurs petits mondes semblaient se côtoyer de façon parfois étrange.

-          Une réflexion sur la société

Olga Maksimova, auteure de plusieurs œuvres, reconnaît que l’entreposage des objets constitue un grand défi. Cette fois-ci, elle s’est inspirée d’une vieille chaise et de retailles de papier japonais pour confectionner sa représentation de Zeus, placée tout juste aux côtés d’un tableau sur la méditation. Elle expliquera que s’il lui arrive de choisir un matériau pour exprimer une idée, il est plus fréquent que ce soit du matériau même que jaillisse l’étincelle de génie. Michelle Bérubé nous dira que les œuvres de l’organisatrice d’Art d’Éco sont à l’image de leur créatrice. Ainsi en serait-il d’un joli petit couple conçu à partir de deux bouts de fiches de fils électriques. L’amour y serait vu comme une source d’énergie électrifiante.

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L'organisatrice de l'exposition collective, Olga Maksimova

La simplicité du matériau choisi démontre que tout est possible, même la régénérescence du monde.

Sur un mur, les chevaux de Judith Pickard traversent la nuit des temps dans The Key To The Future Is The Past, une série de collages représentant les différentes étapes de la vie ou de l’humanité. Peut-on y voir un lien avec les histoires de fins du monde qui peuplent l’imaginaire populaire de toutes les époques et l’expression d’une espérance d’un avenir meilleur en des temps troubles?

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The Key To The Future Is The Past de Judith Pickard

L’artiste qui nous avait inspiré récemment l’article intitulé Michelle Bérubé : un art aux airs de la résurrection nous expliquera qu’elle refuse toujours de parler d’une œuvre avant la concrétisation de celle-ci. Elle avouera également avoir toujours eu un faible pour la nature et principalement pour les animaux à bois. Dans ce contexte, elle a longtemps recherché un grillage de poulailler dans le but de confectionner une aire de préservation de la faune. L’objet convoité fut finalement découvert en rencontrant des connaissances à la campagne à la suite de plusieurs recherches. Les animaux de l'enclos ne sont pas en prison, ni brimés de leur liberté, insiste-t-elle, mais préservé des attaques des hommes.

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L'artiste Michelle Bérubé devant sa zone préservée

Entre des rideaux composés de cartes de vœux ou de cartes-cadeaux, un gigantesque cordage ressemblant à une ancre de pirates est formé de plusieurs dizaines de vieilles cravates. L’œuvre de Raymond Furlotte dénoncerait-elle l’industrie de la mode masculine ou d'un symbole de l’impérialisme? S'agit-il d'une oeuvre engagée? Rappelons-nous qu’au temps de Louis XIV la cravate n’était rien d’autre qu’une vulgaire serviette de table.

-          Le drame humain ostracisé

L’exposition présente aussi des instants de fragilité humaine. La planète du Petit Prince de Saint-Exupéry a sûrement ébahi le visiteur à la vue des baobabs suspendus au plafond de la galerie d’art Mile End. Voulait-on lui rappeler l’importance d’une amitié, souvent ignorée?

Dans le passé, une pièce majeure était constituée d’une collection impressionnante de petites bouteilles de comprimés qui en disait long sur l’état de santé de l’artiste ou de l'intérêt que celle-ci portait au domaine de la santé. Cette fois-ci, une jardinière conçue d’une petite armoire vitrée comprenait une plante faite à partir d’un ensemble de flacons d’insuline, et les racines de seringues. Nous croyons y lire les efforts d’une diabétique transformant sa malchance en une œuvre resplendissant de vie et d'espoir, une manière de conjurer le mauvais sort. Ces deux exemples illustrent, à notre avis, une certaine solitude, celle du malade ostracisant son mal.

-          Un art varié

Par moments, le choix du matériau surprend davantage que la recherche d’une symbolique.

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L'Oie de Sumo de Francine Noël / mannequin et bottes peints à l'huile de Margotella

L’artiste Francine Noël nous avait déjà présenté une libellule faite de vieilles lentilles de lunettes. Cette année, elle devait remplacer cette œuvre marquante par son Oie de Sumo composée de fils métalliques et de vieilles clés, laissant voir des œufs à l’intérieur du ventre. Considérée comme géniale par Olga Maskimova, cette œuvre trônait étrangement tout près d’un buste de mannequin, peint à l’huile par une artiste peintre, largement inspirée par la féminité. Margotella y a ajouté un exemple de vêtement artistique sous la forme d’une paire de bottes audacieuses.

Conclusion

Dans l’article précédent, nous comparions l’art recyclé à une forme de technique de résurrection, une manière de prouver que rien ni personne n’est dénué de valeur. Si l’on peut créer une œuvre d’art à partir d’une simple fiche de câble électrique, que peut-on dire de l’immense valeur de chaque être humain? En ce sens, l’exposition actuelle nous a permis de plonger dans une relation intersubjective avec plusieurs artistes aux personnalités et intérêts des plus divergents. Comme quoi le monde s’enrichit du contact de la différence.

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Texte : Luc Renaud, M.A. Sciences de l’éducation, le 9 décembre 2011

Photos : Omaira Rincones et Michelle Bérubé

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